La mutabilité de la pierre

No 141 Spectres de la baleine / Specters of the Whale 1998

No 141 Spectres de la baleine / Specters of the Whale 1998. Photo: Rob Roy. Hauteur = 150 cm

Généralement appréciée pour sa durabilité, la pierre évoque la permanence, la solidité, la stabilité. Par contraste, ces dix dernières années, l’œuvre de Marie Hélène Allain s’est orientée sur un autre aspect de la pierre : sa susceptibilité au changement. Ses sculptures récentes sont le résultat de sa recherche sur les processus de genèse, de croissance, de décomposition et de régénération. À l’instar de ce cycle naturel, l’œuvre d’Allain continue à grandir et à se développer. Au fil de sa carrière, sa production a suivi une progression logique, comme le souligne Carolle Gagnon dans sa monographie de 1994, Marie Hélène Allain: la symbolique de la pierre. Les monolithes sereins du début, qui exploraient les qualités fondamentales de la pierre, ont fait place à des formes noueuses, complexes, en quête de définition. Celles‑ci se sont ensuite transformées en assemblages symboliques où la pierre s’unit à des éléments naturels et artificiels dans un dialogue neuf et évocateur. Pour leur part, les sculptures les plus récentes invitent à une interaction directe avec l’observateur qui en tire encore plus de signification et de pertinence.

Depuis toujours, Allain puise son inspiration dans la pierre. Ce matériau lui suggère des sculptures significatives. Dans les œuvres les plus récentes, si la pierre conserve son importance première de nouveaux matériaux et une nouvelle iconographie ajoutent toutefois des dimensions plus poussées d’échange d’idées ou de relation d’histoires. Sur les colonnes de granite et les blocs de calcaire soigneusement disposés de Spectres de la baleine/Spectres of the Whale (1998), les mystérieuses mais précises et géométriques rainures qui pénètrent la surface représentent les vestiges permanents d’expériences antérieures. Les quatorze éclats de pierre brute de Paradoxe/ Paradox (1998) s’envolent en un arc gracieux, fuyant la violence faite à une masse assaillie, balafrée et fracturée.  La suite attentive d’Apprendre/ To Learn (1999) se masse patiemment autour du piédestal d’une sentinelle idolâtrée dans un énigmatique rituel. Tel un spécimen fossilisé, excavé et transporté en entier de son environnement naturel et vierge, les dalles de calcaire de Co‑op limitiée / Limited Co‑op (2000) documentent la présence d’animaux et d’humains dans une quelconque activité bourdonnante et interrompue. Dans Présente / Here (2000), la représentation désabusée et fantaisiste de l’identité et de I’hospitalité défient l’essence même de la pierre. L’impression de cérémonie primitive dans Autel d’offrandes/Offerings’ Altar (2001) suggère les transformations inhérentes à la fusion de la réalisation spirituelle personnelle dans son réarrangement de grès érodé, de cailloux et de fer corrodé. Dans ces sculptures, en ne soumettant pas les matériaux à l’idée mais en soudant plutôt intuitivement l’accessoire et le délibéré, la sensible empathie d’Allain révèle leur identité latente et libère leur expression.

No 147 Co-op limitée/Limited Co-op 2000

No 147 Co-op limitée/Limited Co-op 2000. Photo: Rob Roy. Hauteur = 69 cm

De toutes les sculptures créées par Marie Hélène Allain depuis 1993, j’ai eu la chance d’en connaître intimement un grand nombre. Pour la coordination de l’exposition Une pierre pour toi / A Stone for You, il aura fallu examiner, transporter, photographier et installer plus de vingt sculptures (parfois à plusieurs reprises). La collaboration de l’artiste ‑ qui n’a d’ailleurs pas ménagé son engagement tout au long du processus ‑ a nettement facilité et rendu infiniment plus agréable la tâche d’évaluer la façon de présenter chacune des oeuvres à son plein avantage et de les agencer pour maximiser leur interaction. En partageant ou en expliquant l’histoire particulière de chaque pièce, l’auteur a fourni compréhension et contexte; c’est là une chance que n’ont pas tous ceux et celles qui abordent les sculptures, malheureusement. Tous sont néanmoins en mesure d’apprécier la remarquable et constante habileté de l’artiste à créer et à accepter l’équilibre fragile entre la trouvaille accidentelle et le fabriqué intentionnel. Allain synthétise magistralement cette complexe dichotomie. Elle fait preuve d’une sensibilité infaillible dans sa formulation d’un discours raffiné entre les principes formels de la sculpture et le lyrisme de la vision personnelle.

 

Peter J. Larocque
Conservateur, art et histoire culturelle du Nouveau‑Brunswick
Musée du Nouveau‑Brunswick
Texte publié en 2004. Traduction Monique D. Arseneault

Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur